jeudi 24 avril 2014
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44… Gobelins. La concierge est dans l'escalier

Chantal FIGUEIRA LÉVY


L'Amérique du Sud en camping-car

Françoise BEUVIER

 

Un cygne parmi les orties

Gaëlle CHARRIER-BRETAGNE
 
Histoires d'encres
Nouvelles
-5 %
 12.35 € 13.00 €
Envoi sous 48 heures
Par le biais de ce recueil, c’est notre regard qui se pose sur la vie de quelques personnages sortis tout droit de l’imagination de l’auteur. Des histoires inspirées de notre environnement, parfois complexes et qui témoignent de la fragilité de notre existence ou de la folie qui peut guider les hommes. Quelle signification donner aux émotions qui nous submergent ? Comment aborder les virages qui feront de nous des êtres aboutis ? Qui pourra combler les doutes qui s’installent et mettent nos sens aux aguets ? À chacun d’entre nous d’entrevoir les réponses, de laisser la place à l’introspection. 
En vérité, rien n’est joué d’avance, tout reste à construire avec patience et c’est avec surprise que l’espoir survient dans les heures les plus sombres alors qu’on ne s’y attendait plus. Chacun des personnages construit sa propre histoire et, par des chemins détournés, c’est épris de liberté qu’ils se battent pour avancer vers le chemin de leur propre vie.
 
128 pages
Extrait

 L'élégant

 

Ils restèrent là, assis un long moment au bord du quai, regardant le soleil rougeâtre qui semblait toucher la surface de l’eau. Le tableau qui s’offrait à eux semblait riche de rêves, d’une extrême beauté mais mettait également en lumière leurs peurs inavouées. Père et fils étaient songeurs, comme transportés dans un monde abyssal d’où il est difficile de revenir. Diego, empli des paroles de son père, ressassait ses craintes enfantines ; la mer restait à ses yeux une inconnue, une étrangère qui allait lui prendre l’être aimé, le gardien de ses nuits pour le plonger dans les miasmes océaniques fétides et repoussants. Malgré tout, il se sentait bercé par cette fierté naissante devant tant de courage affiché.
 
Malgré le chagrin qui lui brûlait la poitrine et étreignait son cœur, il ouvrait de grands yeux tout en dévisageant cet homme assis auprès de lui. Il s’en imprégnait, semblait même le happer afin que rien ne puisse filtrer de ce moment intense, que rien ne puisse s’échapper avec cette volonté farouche de ne laisser aucune place à l’oubli, au vide. Remplir l’espace, exploiter le moindre sentiment, se l’approprier.
 
L’unique prière du jeune garçon était celle d’être en mesure d’arrêter le temps qui passe, peut-être y était-il parvenu car les spectateurs virtuels de cet échange charnel constataient que tous deux connaissaient la quintessence du bonheur. L’un parce qu’il avait des rêves de conquêtes plein la tête, et l’autre parce que cette soirée resterait la plus belle d’entre toutes. C’est alors qu’un lit d’étoiles tapissa le ciel en guise d’apaisement, des milliers de petites lumières telles des âmes protectrices pour les êtres qui s’aiment, un feu d’artifice monochrome et luminescent à la fois.
 
Le lendemain matin, le soleil berçait de ses rayons les grandes toiles tendues parmi les cordages, rendant aux voiles toute leur majesté. L’astre donnait naissance à des étoiles marines scintillantes qui semblaient tracer le chemin aux bateaux.
Après avoir embrassé son père, Diego le confia aux entrailles du monde. Les vagues venaient mourir contre les flancs des navires, produisant un sillage d’écume éphémère. Déjà, on ne distinguait plus que trois petits points furtifs à l’horizon. Bercé par le spectacle soporifique de la houle et par une douce chaleur caressante, les yeux embués de larmes, Diego s’assoupit le long d’une hampe d’amarrage…
 
Dans un tout premier temps, ce ne fut qu’un simple vagabondage de l’esprit entremêlé de réminiscences, mais ensuite, tout devint plus précis, plus abrupt. Il était sur le bateau de son père, il faisait des efforts démesurés pour le rejoindre, mais un vent latéral violent l’en empêchait. Il y avait une pluie cinglante qui trempait les corps « jusqu’aux os » quand, subitement, une énorme vague surgit dans la tempête, gigantesque, monstrueuse, tel un mur sans fin. Au moment où elle allait s’abattre, on vit le navire décoller de la surface de l’eau et être projeté dans les airs ! On entendit alors le fracas de ces tonnes d’eau retomber dans l’océan comme une colère de la nature qui n’avait pas réussi à obtenir sa proie. Le père de Diego put alors s’approcher de son fils et lui affirma :
– Vois-tu, mon fils, je t’avais dit que ce voyage serait fantastique, en voici la preuve !

L’embarcation flottait dans les airs, majestueuse, aérienne, semblable à une plume qui se laisserait guider par les vents. Adossés au bastingage, ils évoluaient dans cet univers cotonneux bordé de nuages, avec cette impression prégnante de flirter avec l’œil du monde. Diego n’en croyait pas ses yeux, l’obstination de son père avait trouvé un début de réponse. Le marasme avait fait place à la douceur, à l’enchantement, au silence salvateur et purificateur. Ils étaient seuls au monde, dans un cocon de bonheur. Parfois, ils quittaient leur bulle d’insouciance pour apercevoir les îles paradisiaques et les paysages enchanteurs qu’ils survolaient. Pour cela, il leur suffisait de rabattre la voilure, ce qui avait pour effet de perdre de l’altitude. Au gré des vents, ils s’arrêtaient pour de courtes escales, contentant par là même leurs esprits bucoliques. Plus rien n’avait d’importance sinon la découverte de cette nature prolifique, les images des coquillages irisés, de ces oiseaux et ces fleurs colorés, de ces fragrances exotiques, jusqu’à atteindre une paix intérieure.

Mais il y avait une ombre au tableau du bonheur qu’ils affichaient, et Diego ne pouvait l’occulter. Il savait pertinemment, malgré ses douze ans, que ce père altruiste et plein d’humanité ne supporterait pas longtemps cette « pseudo-sédentarité ». Cela faisait partie d’une des nombreuses curiosités de l’être humain que de toujours vouloir explorer, comprendre l’inexplicable, aller plus loin, rêver d’un ailleurs possible dans le seul but de se sentir vivant. Diego aurait aimé se tromper, mais…
– Il va falloir que tu me laisses maintenant, Diego, je dois rejoindre les autres bateaux avec mon équipage, mon voyage jusqu’aux Indes est encore long.
– Non papa, je ne veux pas te quitter, pas comme ça, j’étais en pleins cauchemars et tu les as transformés en rêves.
– Diego, n’aie pas peur de tes cauchemars, ne les fuis pas car ils font partie de tes rêves les plus fous, ils exorcisent tes peurs et tes faiblesses, parfois même, ils pourront te donner goût à l’aventure. Pars maintenant et n’oublie jamais de croire en toi, je t’aime, mon fils.
– Je t’aime tant, papa.
 
Un éclair déchira le ciel et un sombre coup de tonnerre percuta les oreilles de Diego qui se réveilla en sursaut. Le soleil avait fait place à un ciel chargé de nuages grisâtres et menaçants ; les premières gouttes de pluie tombaient sur le visage de l’enfant qui se leva, les yeux encore embués de sommeil. Mais à cet instant, l’expression de son visage avait changé, ce faciès d’enfant amorçait une certaine forme de maturité.
Il paraissait plus décidé que jamais. Scrutant l’horizon, il se tenait debout, aussi droit que possible comme si ses pieds faisaient corps avec le sol, protégeant ses yeux du soleil avec sa main. Il regarda une dernière fois la mer. Seul avec ses pensées, il murmura : « Moi aussi un jour je serai grand, on me nommera l’élégant, j’aurai mon bateau et mon équipage, je voyagerai par-delà le monde à la recherche de pays merveilleux et de choses extraordinaires. J’achèverai l’œuvre de mon père, ma vaillance sera sans failles et je conterai à ma famille, à mes amis, les récits fabuleux de mes aventures. »

Cette nouvelle a reçu le premier prix littéraire ex aequo avec une autre candidate au festival des Trois Provinces (Vendée. Mars 2009).
 

 

 


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