Depuis une semaine, Danièle correspondait régulièrement avec un homme de cinquante ans qui était le type exact de ce qu’elle cherchait.
Ce soir-là, elle était comme d’habitude devant son écran, lorsqu’un message était arrivé, le pseudo, « Gentleman », l’avait attirée, mais c’est plutôt le profil qui lui avait plu. Homme, cinquante ans, las des aventures sans lendemain, cherche son double féminin pour se reconstruire. Le texte du message était courtois, l’homme la vouvoyait : Bonsoir, comment allez-vous ? Elle avait répondu très simplement que « bonsoir, elle allait bien et vous », puis les messages s’étaient enchaînés les uns derrière les autres. Ils avaient parlé de leurs vies passées, divorcés tous les deux, lui avait une fille en province, qu’il ne voyait plus, il était fonctionnaire, propriétaire de son appartement sur Paris et d’une maison à la campagne, il aimait la nature, les musées, les chats. Ce soir-là, Danièle s’était couchée troublée et n’avait pas trouvé le sommeil facilement.
Depuis, chaque soir, elle attendait impatiemment que « Gentleman » se connecte pour pouvoir chatter avec lui. Peu à peu tous les deux se livraient – surtout Danièle –, se dévoilaient et elle tombait sous le charme.
Ce soir, il lui avait donné son prénom, Alain. En échange, elle lui avait transmis le sien. Il venait de lui demander si elle souhaitait recevoir une photo de lui, ce à quoi elle venait de répondre fébrilement oui, bien sûr.
La photo qui venait de s’afficher sur son écran allait au-delà de ses espérances. Un visage carré surmonté de cheveux gris argent coupés en brosse, dont le bronzage faisait ressortir deux yeux d’un bleu profond. Mais ce qui retenait le plus l’attention de Danièle, c’était le sourire qui dévoilait des dents bien blanches et bien rangées.
– Oh, mon Dieu, dit-elle en croisant nerveusement les mains sur ses genoux, il est trop craquant.
Ses doigts s’activèrent sur le clavier.
– Vous êtes charmant, je vous envoie une photo, j’espère que vous ne serez pas déçu.
La photo était partie depuis quelques minutes déjà quand le message arriva sur son écran :
– Vous êtes très belle, j’aimerais beaucoup vous inviter à boire un verre. Pourquoi pas ce soir ? Il n’est pas trop tard encore et nous pouvons profiter de la douceur de cette belle soirée.
Danièle n’hésita qu’une fraction de seconde avant de répondre oui, et le rendez-vous fut rapidement pris dans une demi-heure en terrasse du « Margeride », place d’Italie.
*
Allongé sur son lit, nu, dans le noir, les yeux grands ouverts rivés au plafond, Bogdan rêvait tout éveillé. Il se retrouvait des années en arrière, sergent au 1er régiment étranger parachutiste, en mission dans un pays d’Afrique. Une de ces missions qui n’ont jamais existé, pour défendre les intérêts de la France. Il avait dans le nez l’odeur de la poudre et dans la bouche le goût du sang. Il entendait les cris des enfants qui s’enfuyaient, il voyait les corps des hommes, des rebelles, qui avaient été abattus par son groupe.
Ils avaient violé et torturé les femmes pour leur faire dire où se cachaient les autres, puis le lieutenant lui avait ordonné :
– Bogdan, on laisse personne derrière nous, aucune trace, nettoie-moi tout ça.
Il revoyait sa main droite tachée de sang, prolongée par la dague, les gorges tranchées les unes derrière les autres et puis le bruit et l’odeur du lance-flammes pour nettoyer, désinfecter, comme ils disaient.
Entendre dans son rêve ce prénom le replongeait encore plus loin... Il avait huit ans et attrapait des grenouilles dans la mare, derrière la datcha de son père à Petrovskaïa, puis il leur coupait les pattes, remettait le buste des bêtes à l’eau et s’amusait à les voir se noyer.
– Bogdan, ne sois pas cruel.
La voix de son père était tellement présente, il pouvait même sentir son haleine chargée de vodka et la morsure des coups de ceinturon sur son dos. Il entendait aussi les cris de sa mère, la nuit, quand son père ivre mort la battait, la violait, puis la rebattait encore. Sa mère, qui avait fini par se suicider pour échapper définitivement aux violences de son père. Ce père dont la mort étrange, noyé dans la mer Noire, quelques années plus tard, lui vaudrait de fuir son pays et de se retrouver légionnaire en Afrique.
La nuit dernière, dans le wagon à bestiaux, il avait retrouvé cet état d’excitation extrême, le goût du sang dans la bouche, la chaleur dans le bas de son corps et une idée s’imposait à lui ! Il fallait qu’il recommence, maintenant, tout de suite, sans attendre, le besoin se faisait impératif et taraudait son esprit.
Depuis la mort de Martha, sa compagne, d’une putain de maladie, ses rêves africains étaient revenus, de plus en plus fréquents, de plus en plus présents, de plus en plus réels. Il les avait repoussés pendant presque un an, mais hier soir il était passé à l’acte avec méthode et discipline comme on lui avait appris au 1er REP où son instructeur n’avait fait qu’extérioriser un penchant naturel chez Bogdan, pour la torture et le meurtre
Il se redressa sur son lit, brusquement, d’un coup.
– Nitchevo...