De bonne heure, sa mère la réveilla sans ménagement.
Henriette ne supportait pas de savoir ses enfants endormis quand elle était levée. Elle avait pour habitude de les arracher du lit dès les premières lueurs du jour. Depuis le décès de son mari, son caractère n’avait pas cessé de s’endurcir. La sécheresse de son cœur n’avait d’égale que celle de son corps.
Elle leur menait la vie dure ! Il n’y avait pas de communication dans cette famille, seulement des ordres pour les tâches ménagères et des tensions. La matriarche n’était jamais satisfaite du travail de ses enfants.
Reproduisant la manière d’être de ses parents, Henriette avait interdit à Juliette et Patrick d’aborder certains sujets. La mort de leur père était entre autres un sujet tabou. Elle ne parlait jamais de son passé, même si elle était continuellement hantée par celui-ci. En son for intérieur, elle ne pouvait trouver le moindre espace de silence, mais extérieurement elle faisait preuve d’un implacable mutisme qui la dominait entièrement. Il avait pris possession de sa vie. Un grand traumatisme vécu lorsqu’elle n’était qu’une enfant la hantait et le décès de son mari n’avait fait qu’intensifier son amertume.
La pauvre femme était enfermée dans une tristesse devenue quotidienne. Sujette à de violents accès d’émotions négatives, Henriette ne parvenait plus à exprimer de sentiment d’amour. Un vrai blocage ! Elle s’adressait sèchement à ses enfants, les humiliant dès que l’occasion s’en présentait. Juliette et Patrick étaient tellement habitués à cette vie qu’ils comprenaient exactement ce qu’elle pensait ou attendait d’eux, selon le regard qu’elle leur lançait.
Juliette vivait douloureusement cette sombre relation. Trop jeune pour comprendre que sa génitrice portait en elle une grande souffrance, elle se demandait pourquoi sa mère était si triste et si dure avec eux. Souvent, elle se sentait coupable d’être une mauvaise fille, une fille indigne d’être aimée par sa mère. Les moments agréables vécus au sein de sa famille étaient rares et éphémères.