Nous sommes le 1er mai 2018. Hier soir, j’ai rayé sur mon calendrier le dernier jour d’avril. Me voici donc au terme de ma cinquième année de détention. Je purge dans les geôles de la plus grande prison de France une peine à perpète pour le meurtre commis sur la personne du professeur Guilain Del Coat. À mon procès, les jurés ont voté coupable à sept contre six. À deux voix près, je marcherais dans la rue à vos côtés, en toute liberté.
Ah, la liberté ! Voilà bien l’une de mes plus grandes frustrations. Ici, dans mon réduit de quatre mètres carrés, aux murs de pierres, aux relents de cuisine à deux balles, à l’odeur de fèces, rien ne m’apporte le moindre réconfort matériel ou moral. Seule ma lucarne plafonnière regardant le ciel m’informe sur les saisons qui vont et viennent avec nonchalance. Aujourd’hui l’azur si bleu, si pur, me donne l’envie de m’évader.
M’évader ? Pauvre de moi, où ai-je la tête ? J’ai perdu en cet endroit toute force de lutter, de vivre même. Et ma fuite aurait pour unique conséquence la punition du mitard. Je connais trop bien ce lieu néfaste. Je m’y suis vu jeté à maintes reprises pour des affaires louches, dans lesquelles je m’étais illustré au début de mon incarcération. À l’époque, mon esprit était rebelle et rempli d’une énergie fougueuse. Désormais, afin de ne pas sombrer dans le marasme, j’exerce celui-ci à quitter cette atmosphère sépulcrale, pour qu’il vagabonde dans un monde imaginaire et grouillant de vies joyeuses. Malheureusement je ne peux m’y astreindre car, au bout de quelques minutes, je suis interrompu par des scènes de mon passé. Comme des parasites indestructibles, elles m’envahissent, anéantissant toutes les images susceptibles d’enjoliver « l’enfer » où je survis.
Voyez-vous, mon passé s’avère surprenant, irréel presque. Je me suis vengé à tort et impulsivement sur un homme dont j’ai compris les bons agissements beaucoup plus tard. J’ai commis l’irréparable et pour cela il est juste de payer. Je vis donc avec le remords qui me ronge comme le ver dans un fruit trop mûr. Alors, avant de devenir pourriture totale, je vous supplie de m’écouter. De m’écouter pour entendre mon cœur vous parler. S’il vous plaît, ouvrez aussi le vôtre, j’ai besoin de m’y blottir pour trouver un peu de chaleur, de réconfort.
Sur ces feuilles blanches étalées devant moi, j’ai décidé de vous exposer sans retenue mes deux existences. La première, je l’ai découverte après mon arrestation, la seconde a débuté à mon réveil, suite à une métamorphose extraordinaire. Cette thérapie sera comme un baume bienfaisant sur ce mal qui m’épuise inexorablement. Pour me guérir de ce désarroi, j’implore votre indulgence et demande votre estime.
Certes, je caresse là un rêve illusoire, mais laissez-moi y croire. Cette seule pensée me redonne goût à la vie…