mercredi 01 Octobre 2014
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La Fabrique de Fantaisie

Françoise BERCOT


48° Nord - 33 000 km en vélo, vel’eau et kayak

Patrick FILLEUX

 

Chemins privés

François BOIVIN
 
Lignes de vie
Récit
-5 %
 20.90 € 22.00 €
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À l’origine, un domaine viticole renommé. Un château dans un parc, parmi les vignes à flanc de coteaux du Layon. Trois générations d’une famille bourgeoise : d’un côté, les grands-parents paternels et une de leurs filles restée célibataire, de l’autre, les parents d’une fratrie de cinq. Tensions, obscurs blocages des échanges affectifs.
Le quatrième enfant – l’auteur –, atypique et déconsidéré, perçoit ces carences dès son plus jeune âge. Heureusement, il y a la nature, les animaux et la domesticité. C’est d’abord par là et avec eux qu’il éprouve le goût du bonheur et parvient à se construire, fort de sa singularité, une vie d’homme libre. Chemins tortueux et contrastés jusqu’à la maturité. Il devient un médecin apprécié et reconnu malgré une pratique hors sentiers battus, conforme au personnage.
Tour à tour drôle, insolite, osée, parfois bouleversante, l’expédition, présentée sous forme de nouvelles, foisonne d’anecdotes et se révèle riche d’émotions de bout en bout.
Ode à la vie, magnifique message d’humanité, ce livre est une défense forte de tous les enfants « décevants ».

 

Extrait

"Un jour, Babeth avait été réquisitionnée pour le grand nettoyage de Pâques. C’était une vaste entreprise quasi rituelle chaque année, où tout, absolument tout, devait passer par chiffon, plumeau, Miror, eau de Javel et autres produits d’entretien. Il fallait décrocher les toiles d’araignées avec la tête-de-loup, brosser les parquets (au pied ou à la main), balayer derrière les meubles les plus lourds qu’il convenait de déplacer, puis cirer. Dépoussiérer la belle vaisselle qu’on ne sortait que dans les grandes occasions, « faire l’argenterie et les cuivres » selon l’expression consacrée et entre autres, épousseter les lustres, notamment les grands lustres en cuivre, avant de les faire reluire au Miror.
Babeth s’y employait sans rechigner. Elle préférait ces gros travaux aux missions plus délicates qu’elle trouvait « nigeantes » (ennuyeuses).
Tout à coup, alors que nous répertoriions les pots de confiture à la fin de l’hiver, dans le placard de la chambre des garçons (oui, c’est là qu’ils étaient entreposés), ma mère et moi entendîmes une clameur qui venait d’une pièce du rez-de-chaussée :
- Ma’me Jean, ma’me Jean, venez vite, venez vite, maaa’me Jeaaaaan !
Nous nous précipitâmes, pressentant un événement marquant.
Il l’était. Babeth, juchée sur un vieil escabeau en bois, tenait, à bout de bras, le grand lustre en cuivre de la grande salle à manger. Il s’était malencontreusement décroché du plafond, alors qu’elle mettait tout son cœur à le faire reluire. Seul, le fil électrique le raccordait encore au plafond :
- Ne bougez pas Élisabeth, ne bougez pas, je vais appeler monsieur Jean qui va venir le raccrocher.
Et ma mère, dans un contre-ut qui n’appartenait qu’à elle, de hurler par la fenêtre :
- Jean, Jean, de sa voix perçante qui aurait alerté l’oreille la plus paresseuse.
Pourtant, mon père ne répondit pas.
- François, va vite voir si papa n’est pas dans les celliers.
Je traversai la cour au petit trot pour rejoindre les dépendances où se situaient les celliers.
- Papa, papa, viens vite ! Où es-tu ? Papa, papa !
Mais mon père ne répondait toujours pas ; il était introuvable.
- Peut-être est-il dans les vignes, reprit ma mère ; tenez bon, Élisabeth, je vais aller sonner la cloche chez madame Boivin.
(…)
Et ma mère de se rendre chez ma grand-mère dans l’intention de sonner la cloche à l’aide d’une solide corde qui pendait, comme dans les églises, mais au beau milieu du palier de l’escalier central. Pour autant, on ne sonne pas ainsi, à la va-vite, sans échanger quelques mots convenus avec une belle-mère qu’on déteste copieusement – c’est réciproque – mais avec qui on maintient les apparences, quoi qu’il advienne. Donc, cinq minutes de conversation sur les dernières nouvelles du village, le temps, la santé puis l’aventure d’Élisabeth sur son escabeau, le lustre à la main.
On sonne la cloche pour appeler mon père. Quand il l’entendra, il saura qu’il se passe quelque chose d’important et qu’il doit rentrer rapidement. Mais il fait déjà chaud dans les coteaux qui sont vastes et pentus, exposés plein sud. C’est excellent pour la qualité du raisin mais éprouvant pour la marche. De toute façon, je n’ai jamais vu mon père courir. Il faudra bien l’attendre.
- Oh ! Ma’me Jean, faut faire vite, j’sais pas si j’va t’nir cor’ longtemps dans c’te position.
- Si, si, Élisabeth, tenez bon. Je sais que vous pouvez tenir ; monsieur Jean ne va pas tarder à arriver.
J’observe, médusé, ce spectacle saisissant : elle est devant moi, en appui sur une seule jambe, l’autre repliée sur la marche supérieure, plus en S que jamais. Je vois sa grosse cuisse blanche sous sa robe noire qui commence à trembler sur l’escabeau qu’elle cramponne de sa main gauche, l’autre soutenant toujours le lustre à bout de bras. Est-ce une Vestale qui porte la lumière et qui préférera mourir plutôt que faillir ou la figure de proue d’un bateau de la Grèce antique qui vogue vers la victoire ? Notre Victoire de Samothrace à nous, en somme ?
Quarante-cinq minutes, au moins, se sont écoulées quand mon père apparaît ! Il semble d’humeur guillerette.
- Mais que se passe-t-il ? Enfin, Élisabeth que faites-vous dans cette comique posture ?
- Oh, dame, monsieur Jean, c’est pas le moment de plaisanter ! J’sens bin que j’va pas endurer ça cor’ bin longtemps !
- Ne bougez pas, Élisabeth, vous pouvez quand même tenir encore un peu ! Faites un effort, voyons !
Et il repart chercher le matériel pour réparer. Babeth tient toujours ; je vois qu’elle transpire maintenant. Son expression se transforme, devient pathétique : elle sent qu’elle va lâcher.
Mon père revient muni de ce qu’il faut et les voilà tous les deux sur cet escabeau vétuste qui tangue dangereusement. Une cheville est introduite, à grand-peine, dans le plafond perforé puis un gros crochet y est finalement vissé ; c’est à ce moment que Babeth finit par céder : épuisée, elle lâche cet objet monstrueux… que mon père, dans un geste acrobatique, attrape au vol et raccroche au plafond.
Babeth, toute courbatue, reprend son souffle :
- C’qui m’ennuie, c’est qu’j’avais pas fini de le faire briller, c’te lampadaire, mais, j’va pas y r’tourner maintenant, pour sûr !
Tout le monde se met à rire, elle y compris, en faisant mine d’être un peu fâchée."

 


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